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Quand la rue n’efface pas les droits : le projet personnalisé, dernier rempart de la dignité

Nadine Deurveilher

6 min de lecture · 5 Juil 2026

Quand la rue n’efface pas les droits : le projet personnalisé, dernier rempart de la dignité

Il y a des noms qu’on ne connaît pas encore quand on pousse la porte d’un Centre d’Hébergement pour personnes en grande précarité. On connaît une plaie qui s’infecte, un dossier de sécurité sociale incomplet, un passé qu’on devine sans le connaître, une fatigue qui ne date pas d’hier. On accueille d’abord un corps abîmé et une situation à traiter dans l’urgence.

Et c’est précisément là que tout commence à basculer — ou pas.

Le projet d’accompagnement personnalisé est l’outil essentiel qui permet de garantir la dignité de la personne accompagnée. Pourquoi mettre en place un projet d’accompagnement personnalisé ? comment le construire ?  Comment le faire vivre afin qu’il ne soit pas seulement un outil rangé dans un placard et destiné à répondre à des obligations réglementaires, mais plutôt comme un outil de  bienveillance et de bientraitance, un contrat validé et partagé entre la personne accompagnée, son représentant légal et l’équipe.

Pourquoi mettre en place un projet d’accompagnement personnalisé ?

En France, au moins 350 000 personnes sont aujourd’hui sans domicile personnel, selon le dernier rapport de la Fondation Abbé Pierre — soit 20 000 de plus que l’année précédente. Ce chiffre ne dit rien du nombre, bien plus large, de personnes hébergées en  centres d’accueil, qui ont un toit provisoire mais aucune stabilité.

Face à cela, le parc de structures ne suit pas. Chaque jour, ce sont des milliers de demandes d’hébergement adressées au 115 qui restent sans réponse, faute de places. Les listes d’attente s’allongent, les orientations se font dans l’urgence, parfois au forceps, et des professionnels aguerris passent leurs journées à faire du sur-mesure avec des moyens qui, eux, restent au format standard.

Dans ce contexte de pénurie chronique, une question se pose avec une acuité particulière : comment continuer à voir la personne derrière le manque de places ? Comment éviter que la saturation des dispositifs ne finisse par saturer, elle aussi, notre capacité à écouter, à accompagner de manière humaine et spécifique, chaque personne qui arrive avec sa propre histoire, son propre vécu et qui, en fonction de l’écoute qu’on portera à sa parole, à sa situation et à la bienveillance des équipes, pourra évoluer de manière positive et retrouver une certaine inclusion sociale.

Le projet d’accompagnement personnalisé est justement l’outil réglementaire qui permet de créer un cadre, un espace d’écoute et de partage. Un espace où le passé, le présent et l’avenir de la personne accueillie sont écoutés, entendus, compris, avec empathie et bienveillance. L’objectif étant de recueillir de manière la plus large possible, toutes les informations nécessaires qui seront utiles à construire des objectifs pour un accompagnement de qualité. Répondre aux vrais besoins de la personne est essentiel. Pour cela, l’écoute et la compréhension sont les clés.

Comment construire le projet d’accompagnement personnalisé pour les personnes en grande précarité qui sont dans les centres d’accueil et d’hébergement : les 3 leviers

Ce qui frappe quand on travaille sur le terrain de la grande précarité, c’est l’hétérogénéité du public accueilli. Dans une même structure, on croise une personne d’origine roumaine arrivée en France depuis six mois, un homme bosniaque qui a fui un conflit dont il ne parle jamais, une femme russophone en rupture de parcours migratoire, un homme né à trois rues de la structure qui l’accueille. Des langues différentes, des rapports différents à l’administration, à la maladie, à l’autorité, à la pudeur, à la mort parfois.

Traiter ce public de manière homogène — « les précaires », « les SDF » — c’est déjà manquer l’essentiel et marquer la déshumanisation de l’accompagnement. Chaque parcours de vie, chaque culture, chaque histoire migratoire façonne un rapport singulier aux droits et aux soins. C’est là que la personnalisation de l’accompagnement devient une nécessité clinique et sociale. Pour cela 3 leviers essentiel pour construire le projet d’accompagnement :

Premier levier :

  • Nommer un référent qui assurera la coordination et le suivi du projet d’accompagnement personnalisé de la personne accueillie.

Deuxième levier :

  • Répertorier toutes les informations nécessaires pour bien comprendre la situation de la personne accueillie. Pour cela, il est nécessaire de faire un état des lieux complet de la situation administrative, sociale, culturelle, des habitudes de vie. L’analyse documentaire sur le logiciel de suivi est une mine d’informations. D’autres sources d’informations sont également importantes. Elles peuvent provenir de la famille, du tuteur, des professionnels qui gravitent autour de la personne accueillie. Mais avant tout : l’écoute de la personne elle-même est primordiale.

Troisième levier :

  • Programmer le temps d’échange et créer un espace  adapté et convivial pour ce temps de rencontre. Ce troisième levier est déterminant dans la suite du bon déroulement du projet.

En effet, la connaissance de la personne accueillie doit être la plus complète possible. On ne peut bien accompagner que si on connaît bien l’histoire de la personne, ses habitudes de vie, sa culture, ses antécédents. Pour cela, il est important que la personne se sente accueillie, attendue, considérée. La personne accueillie doit être informée de ce temps d’échange ainsi que l’équipe. Ce temps est précieux et extrêmement sensible. C’est là où se déterminent les objectifs d’accompagnement pour le présent proche et l’avenir de la personne.

Comment faire vivre le projet d’accompagnement personnalisé ? Le travail invisible des équipes

Le projet d’accompagnement personnalisé ne pourrait se faire sans les professionnels qui, jour après jour, tiennent cette exigence de personnalisation. Les assistantes sociales, qui reconstruisent patiemment des droits que l’administration a égarés. Les infirmières, qui soignent un corps tout en apprenant à lire une histoire de vie qu’on ne leur raconte pas toujours en mots. Les aides-soignantes, qui offrent souvent le seul geste de soin quotidien, régulier, sans jugement, que ces personnes reçoivent. Les médecins, qui adaptent leur pratique à des parcours de soins interrompus, à des méfiances construites sur des années d’exclusion.

Ce sont ces professionnels qui font vivre le projet d’accompagnement personnalisé au-delà du document : ils sont ceux qui, concrètement, redonnent la parole, expliquent un droit, traduisent une angoisse, adaptent un accompagnement à une culture, une langue, une histoire. Sans leur engagement quotidien, , le projet personnalisé resterait un papier de plus dans un dossier déjà épais.

Le projet d’accompagnement permet d’objectiver ce travail invisible qui, jour après jour, s’il est bien construit, permet d’améliorer la qualité de l’accompagnement et redonner de la dignité à la personne accompagnée.

La semaine prochaine, je vous parlerai d’un autre public pour qui ce même outil se joue différemment : les personnes âgées, pour qui le projet personnalisé devient souvent le dernier espace où l’on continue de leur demander ce qu’elles veulent — plutôt que de décider pour elles.